VANITY FAIR FRANCE

La chronique du Concierge…

Faut-il encore boire du rosé cet été ?

Cette semaine, le Concierge Masqué se plonge dans les cuves de rosé et tente de séparer le bon grain de l’ivraie alors que ce vin-plaisir coule à flots sur les terrasses et se dilue dans cette ineptie du rosé-piscine. En attendant le retour au blanc déjà bien trempé dans l’air chaud du temps qu’il fait.

Boire du rosé en été ? C’est obligé. C’est saisonnier et c’est encore, un peu, à la mode. Plus pour longtemps, vu qu’on vient de repasser au blanc d’été. Contrairement à ce que pensent les béotiens, le rosé, ce n’est pas du vin rouge mélangé à du vin blanc. C’est du rouge « chopé » dans sa phase 1 de pré-macération et qui a juste eu le temps de rosir. C’est schématique, j’en conviens, mais c’est comme pour l’huile d’olive : l’olive n’est pas verte ou noire. Elle est verte puis devient noire. On s’égare. Jusqu’à cet été, pourri par les homards, les Château-d’Yquem et les séchoirs-à-cheveux Dyson dorés, le rosé était de mise. Ça plaçait illico l’hédoniste en vacances, celui qui savait vivre et se torcher velu. J’ai encore le souvenir d’une cuite mémorable au Barbeyrolles Pétale de Rose, sifflé comme de l’eau minérale, un midi à Saint-Tropez. Plus un neurone d’intact pendant une semaine. Gaga. Ceci-dit, bu à une époque où le p’tit rosé était une piquette vendue en cubi, une vinasse en bib (bag-in-box) pour les ploucs en mode bbq, bref du vin mauvais en perf’ pour ceux qui n’avaient pas de palais. C’est à ça qu’on reconnaissait les tocards : ils buvaient du rosé.

Cette époque est révolue. C’est Le Figaro qui l’a dit dans son édition du 6 juillet, titré Le rosé en 5 questions. Ma consœur (et amie) Catherine Deydier, qui, soit-dit en passant, ne boit pas que de l’eau, mais avec modération, s’en est allée questionner cinq vignerons de première bourre afin de comprendre comment-pourquoi, en quinze ans, le rosé de Provence était devenu le vin d’été le plus chic et prisé qui soit. Elle a parlé avec Nathalie Vranken des champagnes du même nom, qui a repris le domaine de La Gordonne sis à Pierrefeu-du-Var, François Matton, du château Minuty situé à Gassin, au-dessus de Saint-Tropez. Elle a aussi interrogé Sacha Lichine, à la tête du château d’Esclans, proche de Fréjus, et les frères Christian et Jean-François Ott, des domaines Ott varois (château de Selle, Clos Mireille, château Romassan…). La crème de la crème, l’élite, le gratin. Chez ces gens-là, on ne boit pas, monsieur : on sirote, on déguste, on savoure. Et on affine et raffine la production comme jamais elle ne le fut, au point qu’il existe désormais en Provence (et aussi en Corse) des rosés de garde. Mazette.

 

Du coup, leurs réponses forment un bouquet d’arguments mis-en-bouteille loin, bien loin, du mauvais procès fait au rosé. Vin plaisir. Vin de partage. Vin des vacances. Easy drinking. Facile d’accès. Vin festif. Vin fraîcheur. Un « champagne de jour » (et aussi du soir, hé !). Vin de liberté. Vin des bars en rooftop, des paillottes et des brasseries sur la plage. « Le rosé ne se pense pas nécessairement comme un vin » commente François Matton : « il est simple à boire, à commander, à acheter ». De fait, la clientèle jeune, peu experte, se tourne immédiatement vers le rosé, et pour cacher son ignorance et par esprit d’économie. À propos, le rosé est-il moins cher que le rouge ou le blanc ? Plus vraiment. En gagnant en qualité, son prix à grimpé aussi. Il faut dire que les vignerons ont mis le paquet, ce qui explique le formidable essor du rosé depuis quinze ans. Selon Nathalie Vranken, les femmes seraient à l’origine de ce succès, passé du local provençal au mondial total. Non, le rosé ne donne plus mal à la tête. Oui, il est désormais marketé. Oui, les people ont participé à sa percée phénoménale. Il paraît qu’aux États-Unis où il est très smart de drinker du wozééé depuis trois été, pas moins de deux-cents marques se disputent le créneau. Si pas contrôlé, maîtrisé, ça va finir comme avec le Prosecco : imbuvable.

 

Le rosé est donc monté en gamme. Comme on ne se douche pas au rosé sur les plages tropéziennes, ce sont les tables étoilées qui ont pris le relais. Et comme la Provence garantit par son terroir des bons, des grands rosés, l’AOC carbure à pleins bouchons sur la planète et jusqu’en Asie. Problème : le raisin, c’est pas du chewing-gum. La production, tout comme l’appellation, ne sont pas élastiques. Quand yena pu, yena pu. D’autant que les prix montent plus vite que le mercure du thermomètre à midi un jour d’alerte canicule++++. Il paraît qu’on manquerait de cent mille hectolitres pour satisfaire la clientèle d’un été. Ça en fait des boutanches et des bitures. À regarder les centaines de pages de pub achetées par les producteurs, on se dit qu’il y a du stock et que l’image du rosé flirte avec celle du champagne. Mais gare aux fraudes. Les rosés du Pays d’Oc ne seraient pas totalement IGP. L’année dernière, 60 Millions de Consommateurs a pointé du goulot plusieurs maisons trompées-trompeuses dont le rosé « français » était en réalité tarabouiffé avec du vin espagnol, moins cher et carrément infect. Les rayonnages des hypers en sont truffés. Retour au kubi, à la merguez et au camping.

 

On se calme et on boit frais son rosé de Saint-Tropez tout en se demandant d’où vient cette modasserie du rosé-piscine. Si le rosé est devenu si bon, pourquoi l’anesthésier avec des glaçons, bien que déjà servi frais ? Pas assez glacé au goût de l’estivant ? Envie d’une colique, là, céans ? Idée que noyé, le rosé tapera moins au cerveau, grisera moins vite, sera inoffensif ? Tu parles ! Ne pas chercher bien loin : ceux qui réclament un rosé-piscine sont les mêmes qui buvaient hier du champagne-piscine, habitude hyprocrito-radine venue de Miami où les Américaines tentaient de faire durer un verre de chardonnay médiocre toute la soirée en y rempilant de la glace. « Un truc de gonzesse » persifle un camarade proche du dossier. Et rien de nouveau sous le soleil : le coup des glaçons dans le pinard remonte aux riches heures des filles-à-bouchons dans les baraputes de Pigalle ou de Toulon, et qui savaient y faire pour séparer les gogos de leur pognon en les arsouillant sans risquer elles-mêmes d’être saoûles comme des grives.

 

Bousculade de prétextes au dessus du rosé-piscine, identiques à ceux qui barbotaient dans le champagne-piscine. Uno : faire durer toute la soirée sans se péter ; deuzio : masquer donc la médiocrité du vin servi lors d’un cocktail ou à la coupe dans les restaurants ; terzio : chaud l’été, froid le foie. Et enfin, l’excuse suprême : ça fait moins grossir. Les macarons et les sorbets non plus, c’est bien connu. Moralité, ceux et celles qui s’obstinent à mouiller piscine leur bon rosé, ne se livrent pas à autre chose qu’à un joli gâchis. On devrait refuser aux clients qui le demandent, les glaçons quand ils ont commandé un Minuty. S’ils insistent, qu’on les jette dehors ou à l’eau. Ou qu’on leur serve en amüz-büche des apéricubes et des Tuc au lieu de la tapenade de cornouille et des tuiles de gruau bio cuites sous la cendre. Il y a des raccompagnements aux frontières qui se perdent. Maintenant, l’unique avantage du rosé-piscine reste d’avoir supplanté le rosé-pamplemousse, hier encore star des apéros tocards en sous-préfecture ou en lotissement peuplé de jeunes retraités de la fonction publique abonnés chez Sosh avec douche solaire dans le jardin et bon plan discount sur la côte de veau au Super-U. Re-retour au rosé en cubi, au bib, etc, etc… Nostalgie de l’abus.

 

À la table des chefs tous installés pour l’été dans le Midi, le rosé est toutefois devenu le sésame du bon goût apparent. Il suffit de connaître deux-trois clos-châteaux-domaines, et zou ! Glou-glou, c’est commandé. Avec le stress du millésime en moins, vu que le rosé-qu’on-boit-l’été est celui de l’année précédente. Pas besoin d’émarger chez Robert Parker pour faire son roséiste. Suffit de savoir compter : 2018, c’était l’année dernière non ? On est donc en 2019, c’est bon, envoyez-c’est pesé, débouchez-moi ça ! Il est bon ce petit rosé non ? À 45 euros la bouteille, il peut. Et pis, skya de bien avé le rosé, cékon peut le boire en apéro, pendant le repas et aussi après. Une bouteille n’y suffira pas, donc. Aubaine et bingo sur l’addition. Quant à claquer la langue après une première lampée de test, autant s’abstenir, comme de lâcher des incongruités du genre « yadu fruit » ou « yapa de tanin ». Ben oui, dans le rosé yadu fruit, ben non, yapa de tanin. Ou si peu. Le rosé est une aubaine pour l’ignorant, le cuistre, celui-qui-sait-rien mais qui l’ouvre à propos de tout.

 

Selon mes capteurs et mes lanceurs d’alerte, tous sur le pont, le rosé vivrait son dernier été. Rosé, c’est fâné : un nouveau tube pour Hervé Vilard. Un retour au blanc s’amorce, déjà noté en littoral, nonobstant son corollaire devenue inévitable : le blanc-piscine. Toujours dans l’idée d’en boire moins. Voire, car comme il fait chaud, les glaçons ça fond vite et à la fin du repas, il y a toujours autant de cadavres de bouteilles dans le seau. Désolé pour tous ceux qui ont investi massivement dans le rosé de qualité. Le blanc reprend du service. Et comme les Français ont toujours là un temps d’avance, on va bouder le rosé en 2020. Parfait, ça nous donnera l’occasion de découvrir un bon blanc de l’Hérault : celui du domaine du Haut-Loubier, produit à Cessenon-sur-Orb par Hedieh et Jean-Marc Loubier. En attendant, repasser au rouge avec le Frescu du Clos d’Alzeto, en Corse. Apéro-déjeuner-dîner : parfait, insolite, différent, vraiment gouleyant. Et no piscine. Santé ! Prosit ! etc.